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 Conseils d'auteurs

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Harmonie
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MessageSujet: Re: Conseils d'auteurs   Sam 15 Avr - 22:01

Cette phrase contient cinq mots, histoire d'un conseil viral



Dans ce cas, à mon tour de contribuer à ce topic :) Par contre, pas de fiche méthode en plusieurs points pour moi, juste un conseil que j'ai vu il y a quelques jours sur un blog, L'échangeoir d'écriture, et que j'ai trouvé intéressant et assez représentatif de la vision que j'ai de l'écriture, romanesque en tout cas. Il est donné par un écrivain américain du nom de Gary Provost (à ne pas confondre avec le coiffeur stp, mesdames, vous-mêmes vous savez) et porte sur la musicalité d'un texte :



Voilà, c'est peut-être d'une simplicité enfantine, mais je trouve que trop d'auteurs de textes en prose tels que les écrits romanesques ou nouvellistes ont tendance à négliger cet aspect. Or, rien ne me touche plus que de tomber sur un roman ou une nouvelle dans laquelle le rythme, aspect purement formel, s'associe au fond.
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Feu Follet
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MessageSujet: Re: Conseils d'auteurs   Dim 16 Avr - 12:57

Show don’t tell or should I go (1/2)

Un article de l'Escrogriffe

Je le poste de façon provisoire, en attendant la réponse de l'auteur pour la divulgation de ces articles ici. Normalement, ça ne devrait pas poser de problème puisque ses articles sont libres sur internet, mais on ne sait jamais. Dans le pire des cas, tout ses billets sur l'écriture sont intéressants, et si ce n'est pas possible de les diffuser sous cette forme, vous pouvez tout de même cliquer sur le lien et se balader dans son petit royaume.



Ces dernières semaines je me suis fait un peu plus rare sur le blog, mais c’était pour la bonne cause : j’ai avancé sur le tome 1 de ma nouvelle trilogie et dépassé le cap des 50.000 signes, ce qui correspond, en nombre de pages, à une grosse nouvelle. Cela peut paraître peu, alors qu’au début de l’année dernière je pouvais écrire 500.000 signes en quelques mois. Aujourd’hui, le processus est plus long, car je donne des biberons pense être plus exigeant sur un aspect fondamental du texte : le show don’t tell, un anglicisme qu’on pourrait traduire par « ne le dis pas, montre-le ! ».

Le show don’t tell est essentiel, il évite qu’un récit ne soit trop statique, trop « raconté » (tell). J’ai découvert cette technique en 2011 sur mon forum d’écriture, Cocyclics, et depuis ce jour béni, ce procédé m’a permis d’amener plus de vie dans mes histoires. Parfois je rêve d’emprunter une machine à remonter le temps pour dire à mon moi du passé « arrête d’écrire comme ça ! ».

Pour vous prouver les bienfaits du show don’t tell,  voici le début de mon premier roman…  dans sa version pourrie 2010, répétitions incluses. Soyez indulgents sans pitié ! Écrire, c’est aussi savoir encaisser les critiques, l’ego doit être mis de côté. Alors essayons de bêta-lire tout ça sans rigoler sommairement (soupir) :


L’orage tropical s’en alla de Port Guilache, petite ville aux vieilles maisons en bois. La cité portuaire avait été bâtie à même la falaise. L’Homme avait dû creuser dans la roche pour élaborer un véritable labyrinthe de ruelles étroites et escarpées. Ce dédale urbain contrastait avec ses grands quais spacieux qui accueillaient de nombreux bateaux. Comme la tempête n’était plus qu’un mauvais souvenir, le gouverneur ordonna de faire coulisser la gigantesque muraille protégeant la rade. Aussitôt, une centaine d’esclaves enchaînés à une grande roue se mirent en branle sous les coups de fouet. Au bout de quelques instants, un antique mécanisme anima lentement la colossale enceinte.
Alors que les mouettes chantaient le retour du beau temps, on entendait en ville une autre musique, moins agréable. Dans l’unique maison de passe des environs, les mousquetaires du roi, ivres morts, chantaient des chansons paillardes sans que personne y trouvâ à redire.
Le roi Mange-Sang, monarque de Saviola, gouvernait d’une main de fer les Mers Turquoises comme ses ancêtres auparavant, aussi avait-on tout intérêt à ne pas contrarier ses soudards.
Hormis les soldats qui beuglaient depuis les chambres des filles de joie, la clientèle était pour le moins réduite.
Au rez-de-chaussée du bordel, vers le fond de la salle, un vieux borgne était vautré sur une table. Non loin de lui, une prostituée balayait. Derrière le comptoir, un homme chauve à la grosse bedaine astiquait le bois du bar. Une vilaine cicatrice à la gorge lui donnait un air patibulaire. À côté, deux vieillards édentés se trouvaient assis autour d’une table. Ils venaient de finir une partie de Royauté, le jeu le plus populaire de la région. À cette époque de la saison, jouer aux cartes permettait d’oublier la chaleur tropicale et l’inévitable transpiration qui collait à la peau… Au moment où le vainqueur ramassait ses gains, un mousquetaire éméché quitta l’une des chambres du premier étage. L’ivrogne descendait l’escalier tout en se grattant l’entrejambe.
—Eh bien, murmura l’un des joueurs, il y a toujours plus de soldats…
—Je ne te le fais pas dire, chuchota son compère, en s’essuyant la morve du nez. Des fois, j’me dis que j’aurais mieux fait de crever dans ma jeunesse comme un vrai pirate, plutôt que de voir les hommes du roi agir en toute impunité !
—Ça c’est bien vrai, p’t’être qu’à cause de nous il y avait plus de massacres et de batailles, mais au moins il y avait pas cette dictature et le monde était plus sauvage, affirma l’ancien en toussant. Et puis en cas de guerre on était l’ultime rempart contre l’Empire Pourpre d’Orient, même si au fond personne ne croyait qu’il existait… Le Monde change, que veux-tu…
Un courant d’air vint interrompre le vieil homme. La porte d’entrée s’était ouverte brutalement. La fumée ambiante laissait à présent deviner deux silhouettes imposantes. L’un des nouveaux venus était un grand brun aux yeux noirs portant une boucle d’oreille. La forte carrure devait avoir la cinquantaine, mais son physique massif ne pouvait dissimuler un ventre rebondi, séquelle de longues années de beuveries. Une cape jaune fixée sur ses épaules cachait si bien son bras gauche qu’on se demandait si le bougre en possédait encore un. Sur son épaule droite on remarquait une petite grenouille verte portant un collier relié à une lanière de cuir. L’homme s’efforçait de sourire, mais son visage n’exprimait qu’une sorte de rictus désespéré. Un improbable costume pourpre dépareillé fixé avec des bretelles achevait de donner au personnage un air solennel grotesque. L’autre individu était de race K’zarssse. Il s’agissait d’un homme-iguane d’environ deux mètres de haut, vêtu d’une simple ficelle qui laissait apparaître un corps verdâtre impressionnant. Ses yeux rouges, dénués d’émotions, scrutaient la salle. Les muscles saillants recouverts d’écailles arboraient de nombreuses cicatrices, ainsi que des tatouages tribaux. Un long appendice caudal, toujours en mouvement, menaçait de frapper à tout moment un éventuel adversaire. La gueule laissait apparaître des crocs longs comme des couteaux. Une crête multicolore hérissée sur le crâne s’étendait tout le long du dos, à la manière d’autres reptiles. L’homme-lézard portait une besace en cuir et ne semblait pas détenir d’armes. Ses cent vingt kilos de muscles exempts de graisse y  étaient sûrement pour quelque chose… Certains clients du bordel regardèrent ce nouveau venu avec hostilité, car comme la plupart de ces reptiles étaient réduits en esclavage, les humains éprouvaient un mélange de crainte et de haine envers ceux qui avaient eu la chance de s’affranchir… ou de fuir
.


Mais qu’est-ce que c’est que ce truc ?

Comment dire… Comme vous pouvez le constater, c’est mal écrit. Fort heureusement, mon éditeur n’a jamais lu ce chapitre 1 qui m’aurait grillé direct, c’est une certitude. On dit qu’il n’est jamais simple d’accrocher le lecteur dès les premières lignes, et je dois bien avouer que ce damné chapitre m’a enquiquiné pendant longtemps. Ce passage, c’est tout ce qu’il ne faut pas faire sur un bouquin. Premier problème : le point de vue omniscient. Je commence le roman en décrivant la ville, qui plus est en m’adressant aux lecteurs ! On est pas du tout du point de vue d’un personnage, c’est très détaché, on n’est pas impliqué émotionnellement… difficile de rentrer dans l’histoire. La narration est vraiment à revoir. À un moment donné je précise que :

Hormis les soldats qui beuglaient depuis les chambres des filles de joie, la clientèle était pour le moins réduite.

C’est ce que j’appelle le syndrome du démineur, le fait d’expliquer ce qui va se produire. Du coup, on gâche la surprise. De plus, au lieu de raconter qu’on entend des chansons, il vaut mieux que le lecteur découvre tout seul les paroles, c’est d’ailleurs ce qui fait tout le charme d’un livre tel que la Communauté de l’Anneau. Dans le même ordre d’idée :

les humains éprouvaient un mélange de crainte et de haine envers ceux qui avaient eu la chance de s’affranchir.


Expliquer que X « ressent de la crainte » revient à dire aux lecteurs « bon, ben là vous êtes censé avoir peur également, hein, je compte sur vous les gars ! ». Ça ne marche pas, et pour cause : au mieux on est désolé qu’il existe dans cet univers des tensions raciales, mais l’empathie s’arrête là. C’est normal, si l’auteur affirme qu’un individu éprouve une émotion aussi forte que la haine, je lui réponds systématiquement « c’est toi qui le dis, prouve-le ! ». Je ne le crois pas sur parole, j’ai besoin de sentir la peur émaner d’un personnage poursuivi par une créature, de me retrouver à sa place, au point d’avoir la trouille de tourner la page.


Le second problème avec ce vieil extrait pourri des pirates, c’est la description affreusement statique des personnages, ce que j’appelle le syndrome du comptable.

Il s’agissait d’un homme-iguane d’environ deux mètres de haut.

Et pourquoi pas deux mètres dix ? Deux mètres cinquante ? Ou un mètre quatre-vingt-dix-neuf, tiens ? À ce stade du récit, le lecteur n’en a rien à secouer ! Il veut juste ressentir la tension de la scène. Le noyer sous des informations inutiles, c’est le meilleur moyen de le faire décrocher.

Ma version 2015 est différente. Non seulement l’histoire commence avec un nouveau chapitre un, mais en plus j’utilise le point de vue interne de mon héros, Caboche, qu’on découvre lors d’une scène dramatique.

 — Caboche ! Tu ne pourras pas te cacher longtemps, sale petit voleur !
Recroquevillé dans sa cape noire, l’adolescent observait deux hommes de la milice urbaine patrouiller dans la rue boueuse. Une pluie de pollens blanchâtres s’abattait sur ses longs cheveux blonds, mais il demeurait immobile, accroupi derrière la roue d’un chariot.
— Caboche ! Si tu ne veux pas crever comme ta traînée de mère, tu as intérêt à revenir à l’orphelinat, crois-moi !
Les yeux embués par des larmes de rage, le fugitif serra très fort la garde de sa pistorapière. Il sortit avec lenteur la lame de sa cape, enclencha le chien, avant de pointer l’arme vers le milicien cagoulé. Il revoyait sa mère étendue sur le sol, morte pour un crime qu’elle n’avait pas commis. Son doigt tremblait sur la détente. Il suffisait d’exercer une simple pression et son honneur serait lavé.
— Aucune trace de lui, grommela un milicien. Allons-nous-en.
Lorsque le dernier homme disparut de sa vue, l’orphelin dissimula sous sa cape l’arme qu’il avait volée. Les jambes flageolantes, il se redressa pour s’appuyer sur le mur d’une vieille bâtisse et respira à nouveau. Le monde tournait autour de lui. Il ferma un instant les yeux, pris de nausées. Son cœur martelait sa poitrine. Alors que ses poursuivants s’éloignaient dans la rue crasseuse de Port Guilache, Caboche se demandait pourquoi il n’avait pas tiré. Avait-il agi par ruse, ou bien par lâcheté ? Cela ne servait à rien de se torturer de la sorte. Il n’avait qu’une balle, et même s’il avait réussi à tuer cette ordure, il aurait fini pendu au bout d’une corde.
D’un revers de la main, il essuya ses larmes. Il repensa aux ultimes paroles de sa mère, quatre mots qui l’avaient fait tenir durant toutes ces années d’orphelinat militaire, jusqu’à son évasion la semaine précédente.
« Ton père est vivant. »

(…)

Comme vous pouvez le constater, il n’est plus question de décrire la ville de façon omnisciente genre :

Alors que les mouettes chantaient le retour du beau temps, on entendait en ville une autre musique, moins agréable. 

L’univers reste pourtant extrêmement important, mais c’est désormais un personnage discret, placé en toile de fond, qu’on va découvrir progressivement. L’accent est mis sur le héros et l’émotion grâce au point de vue interne. Dans une histoire, le lecteur doit, bien sûr, s’identifier avec le protagoniste principal , mais aussi comprendre le plus rapidement possible quel est l’enjeu. Ici, on sait dès les premières lignes que mon orphelin en cavale doit retrouver la trace de son père, ce qui génère de la tension. Du coup,  j’ai été contraint de recycler la scène pourrie du bar et la décaler dans le chapitre 2. Dans ce dernier petit extrait, Caboche discute avec un vieil aveugle appelé Mauvaise Pioche.


(…)
— Caboche ! appela Mauvaise Pioche. Dis-moi ce qui se passe ?
L’orphelin balaya de la main un nuage de fumée. Il fronça les sourcils. Ces gens bizarres… il les connaissait.
— Je ne sais pas d’où ils viennent, mais ils ne sont sûrement pas d’ici. Il y a un gros brun barbu, dans les cinquante ans, avec un costume bleu marine de capitaine. Il cache si bien son bras gauche dans sa cape noire que c’est à se demander s’il en possède encore un. Il y a une… une… une petite grenouille verte perchée sur son épaule ! Elle a même un collier relié à une lanière en cuir.
— Et l’autre ?
— C’est un Kazarsse, chuchota l’adolescent tandis que les deux individus approchaient du bar.
— Quoi ? Un homme-iguane ? Qu’est-ce que tu racontes, les bars sont interdits aux esclaves.
— Il n’a pas de chaînes aux pieds, il est libre.
— Impossible !
Alors que Mauvaise Pioche poussait un juron, Caboche n’arrivait pas à détacher son regard du reptile. Il n’avait jamais vu un colosse pareil. La créature, qui n’avait pas une once de graisse, arborait une quantité impressionnante de cicatrices et de tatouages sur ses écailles. Comment avait-il pu échapper à l’esclavage ? Le Kazarsse portait en bandoulière sur son épaule une besace recouverte de poils. L’espace d’un instant, il réajusta la poche en cuir qui se balançait contre sa hanche. Caboche réalisa que la poche en question était en réalité un instrument de musique à clavier surmonté d’une bulle de verre remplie d’eau. Les yeux de l’adolescent s’illuminèrent. Un hydrodéon ! C’était la première fois qu’il en voyait un. Comment un gitan des mers pouvait-il jouer d’un tel instrument ? Et à qui l’avait-il volé ? Les marins d’une table voisine éclatèrent de rire, et l’un d’entre eux, un bagarreur édenté du nom de Relatif, prit la parole :
— Hé le musicien ! Avec mes amis on se demandait si tu savais danser la gigue ! Allez, danse pour nous !
L’homme s’apprêtait à se lever de son siège lorsque la queue du reptile claqua dans les airs tel un fouet. Le Kazarsse bardé de muscles regardait fixement le marin. Sa crête menaçante, hérissée sur son crâne, était de toutes les couleurs et s’étendait le long du dos.
— Un mâle adulte, murmura Caboche.
Relatif retourna s’asseoir, tout penaud. Ses compagnons se concentraient désormais sur leur partie de Royauté, comme si l’avenir du royaume en dépendait.
— C’est un esclave en fuite ? s’inquiéta Mauvaise Pioche.
— Je ne crois pas.
— Avec tes foutues réponses me voilà bien avancé ! (…)

Même si cette version 2015 est loin d’être parfaite, les descriptions sont moins statiques car elles viennent à la fois d’un dialogue, et du point de vue de l’orphelin.

Bien sûr, si je réécrivais toute cette séquence aujourd’hui, elle serait probablement meilleure, un texte est toujours perfectible. Un roman est comparable à un sondage politique, il n’est qu’une photographie de votre façon d’écrire à un instant T, rien de plus. Tant qu’il n’est pas publié, on peut toujours aller plus loin dans l’immersion, c’est même un impératif absolu si l’on veut accrocher le lecteur et, à plus forte raison, l’éditeur. La bonne nouvelle, c’est qu’il existe plein de techniques simples pour corriger le tir. Je reviendrai là-dessus la semaine prochaine.
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